Quand fermer une porte qui n'a jamais été qu'entrouverte ?
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L'attente d'être choisie, et sur ce qui nous y retient
Je me souviens encore de la première fois où j'ai ouvert ma porte, et il était là. Il y a eu un souffle étrange, venu du fond de ma poitrine, comme si tout mon être avait souri de soulagement. Il était là.
Dès le départ, mon corps s'est détendu en sa présence comme je ne le laissais se détendre avec personne d'autre. Je me sentais vue sans être regardée. Tenue sans être touchée. Nourrie dans le silence. En sécurité, pour la première fois, avec un homme.
Et tellement excitée, aussi. Rien que penser à lui mettait mon corps en feu. Son toucher me rassurait et faisait tomber mes murs en même temps. L'intensité montait, et cette attirance du début, vous savez, la fameuse « bulle » qui ne dure d'habitude que quelques semaines ou quelques mois, ne s'est jamais dissipée.
On parle beaucoup de ces sensations. On appelle ça l'alchimie, la chimie, la reconnaissance… Et comme ça semble significatif, on en déduit que ça l'est. Mais c'est quoi, au juste, cette attirance immédiate ? Est-ce la profondeur qui s'annonce, ou quelque chose en nous qui reconnaît un manque que cette personne semble faite pour combler ? Quand votre corps se relâche face à un parfait inconnu, est-ce qu'il vous parle de lui, ou de vous ?
Je ne me suis pas posé ces questions ce soir-là. J'ai simplement ouvert la porte. Et j'allais continuer à l'ouvrir pendant les quatre années suivantes.
Surtout, pas d'étiquettes
Dès le début, on était d'accord : rien de sérieux. Chacun libre de vivre sa vie, de voir d'autres personnes, aucune pression, et surtout aucun engagement. Son mode de vie était celui d'un nomade, en réalité. Sur le papier, il n'y avait pas de chemin possible, alors pourquoi en chercher un ? On se retrouvait, encore et encore, dans les moments où nos vies se croisaient brièvement.
Et pourtant, ce qui a grandi là défiait la légèreté qu'on avait « revendiquée ». Que trois semaines ou onze mois soient passés, c'était comme si le temps n'avait pas bougé. Nos corps se souvenaient l'un de l'autre, se désiraient encore, alors même que nos vies continuaient d'avancer dans des directions complètement différentes. Il dégageait du temps pour moi là où sa vie n'en offrait pas naturellement, et ma porte restait ouverte. Quoi que ce soit qu'on faisait, on le maintenait en vie par choix, pas par facilité.
Alors, peut-on être profondément engagé auprès de quelqu'un sans jamais appeler ça de l'engagement ? On construit avec certaines personnes des mondes privés faits de rituels, d'habitudes, de choses comprises sans être dites, tout en insistant sur le fait que rien n'est défini. L'absence d'étiquette ressemble à une protection. Elle permet de rester proche sans se sentir piégé, présent sans se sentir possédé. Mais à partir de quel moment la chose qu'on refuse de nommer devient-elle cette chose quand même ?
Il y a aussi une différence entre un monde privé et une personne cachée. L'intimité, deux personnes la choisissent ensemble. Être cachée, ça vous est fait, et au bénéfice de quelqu'un d'autre. Vu de l'intérieur, les deux se ressemblent, jusqu'au jour où on comprend que la porte ne s'est jamais ouverte que dans un sens. Si je n'existe pour toi que lorsque nous sommes seuls, dans quelle mesure est-ce que j'existe pour toi tout court ?
C'est peut-être là l'ironie de l'intimité moderne : on redoute l'engagement tout en se comportant de façon profondément engagée. Et la fuite ne commence peut-être pas quand le lien se détériore, mais quand on finit par voir ce qu'il est devenu. Les étiquettes, « the conversation », le fait d'entrer dans la vraie vie de l'autre, tout ça rend les choses réelles, et le réel, c'est là où vivent nos peurs.
Alors qu'est-ce que j'y trouvais ?
On pourrait facilement tout réduire au sexe et au confort d'une relation suivie. Mais les choses sont-elles jamais aussi simples ?
On s'est rencontrés peu après la fin de nos longues relations respectives. Je m'étais réfugiée dans l'hyper-indépendance, et ça ressemblait à de la force. J'allais vers des liens qui me demandaient très peu, où je pouvais être tenue sans pression, désirée sans être nécessaire. « De toute façon, ils partent tous », je me disais, et son mode de vie nomade faisait qu'il avait toujours un pied dehors. Le plan parfait.
Il a été la première personne à transformer ça en liberté plutôt qu'en protection. Il ne m'a jamais demandé d'être autre chose que ce que j'étais. Il appréciait mon corps dans tous ses états. Il respectait mes murs sans me donner le sentiment d'être abîmée de les avoir. Et à travers lui, j'ai appris la différence entre la liberté hors du lien et la liberté à l'intérieur du lien. J'avais toujours cru que l'autonomie voulait dire la distance, que l'endroit le plus sûr était légèrement hors de portée. Il m'a montré que la proximité n'est pas forcément un enfermement, et qu'on peut être entièrement soi à côté de quelqu'un sans rien y perdre.
Pour quelqu'un qui a grandi en apprenant que l'amour était conditionnel, ses retours, encore et encore, sans aucune obligation, ressemblaient à une preuve. La preuve que je valais la peine qu'on revienne. La preuve que je n'avais pas à changer pour être désirée.
Et pendant longtemps, ça a suffi. Mais quand quelqu'un vient combler un manque qu'on porte depuis l'enfance, est-ce qu'on aime cette personne, ou est-ce qu'on aime le soulagement ? Y a-t-il seulement une différence ? Je ne suis pas sûre que le corps fasse la distinction. C'est peut-être pour ça que ces liens nous tiennent si fermement : ils ne parlent pas seulement de la personne en face de nous, mais de toutes les absences qu'elle vient temporairement remplir.

Quand on range les choses dans un contenant, il finit par ne plus y avoir de place pour grandir
Une fois que j'ai découvert ce que c'était que de me sentir en sécurité avec quelqu'un, j'ai commencé à en vouloir davantage. Plus de lui, carrément, mais aussi et surtout plus de ça : être vue, tenue, considérée… avec le besoin de voir tout ça aller plus loin. Parce qu'un lien sans direction, je commençais à le comprendre, finit par devenir de la stagnation déguisée en liberté.
Et je crois que ça dépasse largement lui et moi. On vit une époque qui célèbre le fait de rester célibataire parce qu'on le peut, en évitant la complexité et la difficulté de construire avec quelqu'un. Je comprends l'attrait. C'est moins douloureux, moins compliqué, on garde le contrôle. Et je crois profondément qu'il faut savoir tenir debout émotionnellement tout seul. Des générations entières n'en ont jamais eu l'occasion, passant du foyer parental au mariage sans jamais se rencontrer elles-mêmes. Mais quand l'autosuffisance devient un mode de vie entier, qu'est-ce qu'il nous reste ? Du calme, oui. De la paix, un temps. Et ensuite ? Que contient réellement tout cet espace protégé ? À quel moment l'indépendance cesse-t-elle d'être une croissance pour devenir une façon de se cacher ?
J'avais passé assez d'années à me cacher. J'avais appris à tenir debout seule. Ce que je voulais maintenant, c'était apprendre à tenir debout avec quelqu'un. Alors je l'ai invité.
Mais l’évolution exige que les deux personnes grandissent. Et même si je pense que nous étions tous les deux en train de dépasser les limites de ce contenant, chacun à sa manière, lui n'avait pas envie d'en sortir avec moi. Il y serait remonté encore et encore, confortablement, jusqu'à ce qu'un autre contenant apparaisse.
Alors je me suis choisie, j'ao tourné la page, et j'ai considéré cela (dans ma tête) comme du développement personnel.
L'histoire ne s'est pas arrêtée là
Sauf que je n'étais pas prête à évoluer. Cet article ne pouvait pas s'écrire. J'étais totalement bloquée.
Trois mois plus tard, je l'ai fait revenir dans ma vie. Je lui ai dit simplement que je n'aimais pas qu'il ne soit pas dans ma vie. C'était tout. Et on n'a rien changé. On a replongé dans exactement le même contenant, comme si la fin, juste avant, avait été un coup de vent plutôt qu'une décision. Je savais, en y retournant, qu'il comptait plus pour moi que je ne comptais pour lui. Je ne le supposais pas, je n'espérais pas m'être trompée. Mais j'avais décidé d'assumer ce déséquilibre, parce que je n'étais pas prête à le lâcher.
On parle du déséquilibre amoureux comme d'un défaut d'information, quelque chose qui se corrige au moment où celui qui a le moins de pouvoir dans l'échange finit par voir clair. Mais j'ai choisi quand même, les yeux ouverts, une adulte capable de nommer chaque mécanisme en œuvre. Alors qu'est-ce qu'on choisit vraiment dans ces moments-là ? Est-ce la personne, ou est-ce, le refus d'être celle qui met fin aux choses ? Il y a une fierté particulière à être celle qui ne demande rien, et à qui, donc, on ne refuse jamais rien.
Et c'est alors que le malheur frappa
C'est arrivé. Le genre d'épreuve à laquelle personne ne consent. Et là, enfin, j'ai vu plus clair.
La compassion ne coûte rien et se joue facilement, et il y a une solitude bien réelle à recevoir les mots justes sans rien sentir arriver avec eux. Ça vous dit, plus précisément que n'importe quelle conversation, la place que vous occupez réellement dans la vie intérieure de quelqu'un. Ça révèle aussi en quoi sont faites ses limites.
Pendant très longtemps, j'avais tenu les siennes comme une curiosité philosophique, réelles mais abstraites. Tant que l'incapacité de quelqu'un ne vous coûte rien, on peut l'admirer comme une complexité, la trouver intéressante, écrire des articles autour. Mais les limites cessent d'être abstraites au moment où elles vous coûtent quelque chose que vous ne pouvez pas raisonner. Et c'est là que comprendre quelqu'un ne suffit plus, et que les vraies questions arrivent.
Je peux nommer chaque mécanisme à l'œuvre ici. Je peux le retracer dans mon histoire, expliquer l'attirance, décrire les dimensions du contenant et ma position exacte à l'intérieur. J'ai toute la lucidité qu'une personne peut raisonnablement rassembler. Et pendant des semaines, j'ai quand même continué de regarder mon téléphone.
Alors, si elle ne nous libère pas, à quoi sert la lucidité ? On se dit que la prise de conscience est la sortie, mais elle n'est peut-être que la première étape.
Une partie de moi ne veut toujours pas que ça s'arrête. Mais vouloir que quelque chose continue n'est pas la même chose que ce soit la bonne chose à garder. Ce que je veux maintenant, c'est de l'espace vide et inconfortable, pour ce qui pourrait venir ensuite. Parce que la porte marquée « changement » ne s'ouvre que vers l'extérieur, et qu'on ne peut pas la franchir en tenant quelque chose d'encombrant de l'autre côté.

Les questions qui me restent
Je pensais que cet article finirait sur une forme de résolution : soit un départ triomphant, soit l'acceptation paisible d'un lien limité. J'ai écrit ces deux fins dans ma tête. Aucune n'est vraie, pas une seconde. On ne peut pas faire le deuil d'une relation qui n'a jamais eu la chance d'en être une. On ne peut pas demander à quelqu'un de clore ce qu'il n'a jamais reconnu comme existant. Au bout du compte, on se retrouve seule à porter ce que ça a signifié, à se demander si on ne l'a pas inventé.
Alors, quelle version est vraie ? Un lien doit-il être aussi profond des deux côtés pour être réel ? Ce que j'ai ressenti était réel pour moi, quoi que ça ait été pour lui. Voici ce que je crois, aujourd'hui du moins :
Certaines personnes nous montrent ce que nous sommes capables de ressentir, et on le leur renvoie en supposant qu'elles sont prêtes à le recevoir.
Parfois, celui qui nous réveille est aussi celui qu'on n'arrive pas à lâcher. On y revient autant pour le lien lui-même que pour les manques qu'on portait bien avant de le rencontrer.
Il y a aussi la loyauté qui consiste à garder une place vide, au cas où. Si on ne laisse jamais rien venir concurrencer cette personne, on ne peut pas perdre la possibilité que ça marche un jour. Il y a une sécurité étrange dans une comparaison qu'on a truquée d'avance.
En tant qu'êtres humains, nous avons toujours complété quelque chose de nous-mêmes en nous liant aux autres. Ce qui m'amène à une contradiction que je commence à démêler en moi. Comment quelqu'un qui a un tel désir d'être aimée profondément peut-elle en accepter si peu, de presque tout le monde, et depuis aussi longtemps qu'elle se souvienne ?
Je suis encore en train d'y travailler. Mais ce que je sais, c'est qu'il reviendra un jour ou l'autre, parce qu'il l'a toujours fait. Il reste sans rester. La question qui me préoccupe désormais n'est pas de savoir pourquoi il fait ça.
C'est : « Pourquoi je le fais, moi ? »



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